La métaphore et le sens figuré dans l’enseignement du français langue étrangère

La métaphore et le sens figuré sont, dans nos conceptions, des éléments qui relèvent surtout de la littérature. Ce stéréotype limite notre compréhension réelle de l’importance et des usages de ces deux domaines.  À cet effet, Lakoff et Johnson dans leur livre Metaphors we live by ont déconstruit le stéréotype en mettant en relief l’existence de la métaphore et du sens figuré dans la vie quotidienne. Nous verrons dans cet article une présentation succincte de quelques points importants. Ceci dans le but de mieux comprendre les implications que leur usage peut avoir sur l’enrichissement de la pratique langagière des étudiants de français langue étrangère.

Lorsque nous enseignons à nos apprenants les notions du français, nous nous intéressons surtout à la grammaire, aux conjugaisons, à la compréhension de l’écrit et de l’oral ainsi qu’à la production de ces deux derniers. Force est de constater que ce sont là des éléments indispensables à l’apprentissage. Pourtant nous oublions souvent qu’il faut parfois sortir des limites que l’on se propose pour enrichir ce même apprentissage. Il s’agit donc d’intégrer des contenus linguistiques différents, d’ouvrir le panorama à l’intérieur même de notre classe. De nouvelles techniques sont apparues. On inclut désormais le jeu, le théâtre, entre autres, au sein même de la classe. D’aucuns diraient, si on leur faisait mention de la métaphore et du sens figuré dans l’enseignement du FLE, qu’il s’agit là d’une dimension par trop poétique et qu’il ne faut pas mettre tous les œufs dans le même panier. Pourtant, si nous y réfléchissons bien, n’utilisons-nous pas des métaphores tous les jours ? Le sens figuré n’est-il pas inhérent au langage

 

1. DE LA MÉTAPHORE ET DU SENS FIGURÉ EN GÉNÉRAL

Intéressons-nous d’abord aux structures les plus communes du sens figuré.

– La comparaison

C’est l’assimilation d’un terme en comparaison d’un autre : Le printemps est comme une naissance.

– La métonymie

C’est la relation d’un objet avec son référent. Cette relation peut être d’appartenance, de contiguïté ou d’inclusion. C’est-à-dire que la figure montre l’objet à partir d’un élément qui le constitue : Il vit de son art

– La synecdoque

C’est le tout pour la partie ou la partie pour le tout. Il est porté sur la bouteille.

– La métaphore

C’est une substitution analogique. C’est-à-dire que l’on va transférer un concept dans les termes d’un autre. Ce transfert se fait à partir de caractéristiques communes. « Le peu que l’on sait, parfois est plus actif et fécond que le beaucoup » Paul Valéry

 

Les conceptions de Lakoff et Johnson

 

« The essence of metaphor is understanding

and experiencing one kind of thing in terms of another »

(Lakoff, Johnson, 1980, p. 5)

 

Selon les auteurs, la caractéristique du sens figuré n’est pas seulement présente dans la poésie mais aussi dans le langage en tant que tel. Ce qui signifie que la relation métaphorique est représentative de la conception du monde que cette langue véhicule et, par la même, de la culture qui lui est adjointe.

Le discours de la guerre : argumenter

La juxtaposition des domaines est ce qui semble majoritairement régir la construction métaphorique du langage. En effet, associer un concept dans les termes d’un autre revient à exclure de cette association, d’autres possibles associations. Lakoff et Johnson prennent l’exemple de l’association de l’argumentation dans les termes de la guerre. Considérer effectivement une discussion comme une bataille nous fait perdre de vue que l’argumentation peut être coopérative, qu’à travers l’argumentation la personne donne de son temps pour se comprendre mutuellement. C’est-à-dire que transférer le sens d’un mot dans les termes d’un autre nous fait oublier que l’on peut le regarder autrement et le considérer autrement. Il s’agit là d’un héritage des traditions grecques et latines de la rhétorique. Ceci a pour conséquence que l’argumentation se conçoive à travers du vocabulaire de la guerre puisque l’objectif de la rhétorique est d’influencer l’esprit d’un tiers afin de lui montrer le bien fondé de ses idées ou de ses opinions.

 

–          j’ai ciblé son discours pour qu’il ne puisse pas contre attaquer

–          j’ai détruit son raisonnement

–          Il se protège derrière ses idées dès que tu l’attaques sur sa position

–          il s’est défendu avant même que je l’aie poussé dans ses derniers retranchements

–          …

 

Ces exemples nous montrent à quel point le concept d’argument associé au concept de guerre crée, dans le langage, une association qui engendre un sens et ce sens même engendre l’association des deux concepts. C’est-à-dire que le regard sur le monde et le regard sur le monde par le langage s’auto influencent jusqu’à ce que l’on ne puisse plus savoir qui du regard porté sur le monde (interprétation) ou du langage qui parle du monde (discours) a été à l’origine de l’association.

 

Avoir des hauts et des bas

Lakoff et Johnson propose une vision intéressante de la construction du sens figuré : la perception physique des personnes appartenant à une culture donnée influence la vision qu’ils ont du monde, donc le langage et par là même la considération de la réalité.

 

« Since there are systematic correlation between our emotions (like happiness) and our sensory-motor experiences (like erect posture), these form the basis of orientational metaphorical concepts (such as HAPPY IS UP). » (Lakoff, Johnson, 1980, p. 58)

Si nous prenons en considération que le concept de “haut” est positif et que le concept de “bas” est négatif dans notre culture, il est alors tout à fait logique que nous l’attribuions à l’ensemble des phénomènes qui se déroulent dans la réalité. Intéressons-nous maintenant à une citation de Claude Levi-Strauss qui nous permet de mettre en évidence le concept des auteurs :

 

« Si ce début d’interprétation est exact, il s’ensuit que l’importance rituelle de la chasse aux aigles chez les Hidatsa tient, au moins en partie, à l’emploi de fosses, c’est-à-dire à l’adoption, par le chasseur, d’une position singulièrement basse (au propre, et, comme on vient de le voir, au figuré aussi) pour capturer un gibier dont la position est la plus haute, objectivement parlant (l’aigle vole haut) et aussi, du point de vue mythique (où l’aigle est mis au sommet de la hiérarchie des oiseaux). […] cette hypothèse du dualisme […] évoque aussi l’opposition la plus forte concevable, dans le domaine de la chasse, sous le rapport du haut et du bas. » (Levi-Strauss, 1962, p. 69)

On voit ici que la figuration ne se limite pas seulement, d’une part, à un simple niveau langagier mais aussi culturel et, d’autre part, que la métaphorisation et la création de sens figuré est commune à l’ensemble des langues.

 

Juxtaposer les concepts…

La juxtaposition des domaines est ce qui semble majoritairement régir la construction métaphorique du langage. En effet, associer un concept dans les termes d’un autre revient à exclure de cette association, d’autres possibles associations. Lakoff et Johnson prennent l’exemple de l’association de l’argumentation dans les termes de la guerre. C’est-à-dire que transférer le sens d’un mot dans les termes d’un autre nous fait oublier que l’on peut le regarder autrement et le considérer autrement :

« These example show that the metaphorical concepts we have look at provide us with a partial understanding of what communication, argument, and time are and that, in doing this, they hide others aspects of the concepts. It’s important to see that the metaphorical structuring involved here is partial not total. If it were total, one concept would actually be the other, not merely be understood in terms of it. For example, time is not really money »[1]

Ceci signifie que la connexion entre deux concepts ne peut se comprendre que dans l’énoncé. Le lien qui unit l’association métaphorique est, dans le discours situé dans le présent, total de la même manière qu’il est arbitraire car, comme l’ont expliqué les auteurs, elle ne rentrerait plus dans le cadre métaphorique sinon dans le cadre de la synonymie si son usage avait été figé. Or nous pouvons utiliser deux concepts différents dans deux situations différentes pour un seul terme de départ.

Par exemple : avoir un cœur d’artichaut et avoir le cœur brisé

La juxtaposition des domaines autour d’un terme de départ est donc instantanée (produit au temps T du discours) et exclusive (puisque si je dis cœur d’artichaut je ne peux pas dire cœur brisé).

 

2. LE SENS FIGURÉ DANS LA PRATIQUE DE CLASSE

 

Pré-requis et introduction en classe

Il serait important de faire un travail préliminaire sur les traits spécifiques qui définissent une situation, une personne, un objet. En effet, chez la majeure partie des étudiants, le sens figuré n’est pas conscientisé mais reste bien une intuition (ils savent faire sans savoir comment). L’objectif est de leur montrer qu’ils utilisent la métaphore et qu’ils en ont une connaissance silencieuse qui, mise à jour, leur permettra de mieux comprendre le sens figuré dans leur langue et dans la langue cible.

 

Figures imbriquées

Un pratique de classe serait, si l’on voit les traits de caractère (colérique, tranquille, extraverti…), d’associer un caractère à un animal. Ensuite, sous forme de jeu, on doit présenter les autres apprenants en utilisant la métaphore d’un animal. Par exemple :

Hugo est un chat. Il est élégant.

On peut aussi utiliser la métonymie ou la synecdoque. On propose aux étudiants de définir une personne par un trait particulier de cette personne. Par exemple :

C’est la mélomane de la classe… C’est Elise !

Le dire par une image

 

L’apprenant veut dire quelque chose mais il ne connaît pas le mot qui lui correspond. La métaphore et le sens figuré peuvent être une solution adéquate à ce problème. Paraphraser un concept par une figure permet de faire comprendre à l’autre ce que l’on veut dire, sans se bloquer pour autant. Exemples :

Ramasser > Prendre un objet au sol  / douter > ne pas être certain de quelque chose

 

Le théâtre

Le théâtre représente à lui seul un espace figuratif. En classe il serait possible d’en profiter grâce au jeu de petites scénettes par quelques apprenants. Celles-ci possédant une morale, on demanderait aux étudiants de bien vouloir la reformuler par un trope. C’est-à-dire que l’on leur demanderait d’utiliser une construction figurée pour exprimer la situation. Cette construction devra être significative et cohérente.

 

CONCLUSION

Considérer que la métaphore et le sens figuré n’appartiennent pas au domaine de l’enseignement est donc un stéréotype obsolète. Il nous faut prendre en considération les implications langagières existantes afin de pouvoir aider les étudiants à produire du sens à partir d’images et de figures qui, quotidiennement, apparaissent dans nos discours. Il ne faut pas s’en défendre car c’est un outil du langage extrêmement important. Les poètes, certes, l’avaient compris bien avant les autres, étant donné que la poésie, genre le plus restreint en termes d’extension, doit dire le plus possible avec le minimum de mots. Un point en commun avec nos étudiants qui, durant leur apprentissage, produisent leur discours avec un vocabulaire limité.

 

 

Bibliographie

∗   Lakoff G., Johnson M., metaphors we live by, Chicago, 1980, the university of Chicago press

∗   Ricalens-Pourchot N., dictionnaire des figures de style, Paris, Armand Colin, 2003

∗   Levi-Strauss C., la pensée sauvage, Paris, Edition Plon, 1962, p 69

∗   Détrie C., du sens dans le processus métaphorique, Paris, Editions Champion, 2001

 

 

Jérôme Christophe Siraudeau, professeur de FLE à l’université de Sonora, Hermosillo, Mexique

 

 

 

 

 


 

[1] Lakoff G., Johnson M., metaphors we live by, Chicago, 1980, the university of Chicago press, p 13

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