Dictionnaires et mots : entretien avec Jean Pruvost

dictionnaireEntretien avec Jean Pruvost, lexicologue, Professeur à l’Université de Cergy-Pontoise (95).

Monsieur Pruvost, pour ceux qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis un ancien professeur de français. J’ai  également été inspecteur de l’éducation nationale. Muni d’un doctorat (sous la direction de Bernard Quemada, Paris 13) et passionné par les dictionnaires, j’ai été maître de conférences et ensuite professeur des universités à l’Université de Cergy. On m’a par la suite, confié un laboratoire sur le dictionnaire «Lexiques dictionnaires, informatique», laboratoire CNRS pour Cergy, et donc je suis très heureux d’apporter aux étudiants qui me sont confiés cette structure et puis, par ailleurs, je donne des cours d’Histoire de la langue française et je dirige un master en sciences du langage. Alors s’y ajoutent la fonction de directeur éditorial des éditions René Champion depuis quatre ans maintenant et celle de rédacteur en chef d’une revue de linguistique qui s’appelle «Études de linguistique appliquée» (éla) chez Klincksieck. Tout se tient et j’ai un plaisir fou à mettre tout en étroite relation. Les frontières entre toutes ces fonctions n’existent pas, en ce qui me concerne.
Quel est le principe de la collection «Champion Les Mots»  chez René Champion?
Ma «dicopathie» -mot que j’ai lancé et qui convient bien finalement, sorte de folie du dictionnaire qui n’est pas furieuse mais sereine et réelle- m’a poussé, quand je suis arrivé dans cette très belle maison d’édition, à proposer d’ouvrir ma collection de dictionnaires.
J’ai choisi systématiquement des thèmes «patrimoniaux» comme le vin, le loup, le chocolat, le parfum, le mariage etc. Des thèmes larges, presque internationaux. Le plan de l’ouvrage est systématique et variable à la fois : il y a à peu près chaque fois une centaine de citations littéraires sur le sujet, l’origine du mot et son évolution étymologique. Les deux derniers chapitres ou le dernier chapitre changent en fonction des thèmes. Par exemple, lorsque j’ai rédigé « Le chat », c’était la bande dessinée “Le Chat” de Geluck. Donc il y a des variables et il y a une constante. Ils ont tous 144 pages et ils sont illustrés.
On en est au quinzième en 4 ans, il y en a un qui va paraître en avril sur le vélo, un autre en septembre sur le champagne.
Vous parliez de votre «dicopathie». Que pensez-vous de la profusion de dictionnaires en ligne ?
Je suis forcément favorable  à la démocratisation du dictionnaire et donc à sa mise en ligne. Après, le seul point sur lequel il faut être prudent, c’est la validation des informations. Alors, si c’est Larousse, Robert qui mettent en ligne ou qui sont sur CD-ROM, si c’est le Trésor de la langue française, si ce sont par Google books de vieux dictionnaires de toutes les époques qui sont proposés, tout cela c’est très bien. Mais si monsieur ou madame X écrit un petit dictionnaire sur le vocabulaire de la marine et se fie à son propre savoir, dictionnaire qui n’est pas validé par le CNRS ou par une instance éditoriale quelconque, il y a, à ce moment-là, à boire et à manger. Tout comme avec Wikipédia, certes utile, il faut savoir émettre des réserves.
Parmi ces dictionnaires en ligne, il y en a un que vous préférez ?
Oui, c’est le Trésor de la langue française. Il est gratuit sur Internet, il est monumental, il a un moteur de recherches qui  permet de fouiller… même s’il est un peu compliqué à manipuler. Le fait qu’il s’arrête en 1994 est embêtant, manquent en effet les mots très récents, mais  pour les mots fondamentaux et pour l’exacte référence  historique qui est mise à la fin de chaque article, il  n’y a pas meilleur pour le moment.
Il y a l’Académie aussi. L’Académie française est mal connue, elle est également gratuite sur Internet et elle n’a jamais eu vocation à donner l’histoire du mot. Cependant, depuis la 9ème édition, elle donne un petit historique et surtout, elle offre de très bonnes définitions, c’est-à-dire logiques. C’est un dictionnaire remarquable, pas assez utilisé et vraiment pédagogique, il est fait pour être compris par tous. Dans les pays de la francophonie, il faut consulter le dictionnaire de l’Académie, il en est à la lettre R, on dispose déjà pour la dernière édition d’une grande partie de l’alphabet.
Lorsque j’écris mes chroniques, j’utilise presque toujours un dictionnaire étymologique, le Trésor de la langue française systématiquement, le Petit Larousse parce qu’il offre une définition simple et précise ainsi que des illustrations, j’utilise aussi le Petit Robert mais je n’en fais pas une bible.
Et si on ne devait en avoir qu’un ?
Sur une île déserte, j’emporte le Petit Larousse parce qu’il sera à la fois de la langue, encyclopédique, illustré… C’est le “pack” de survie.
Comment expliquer un mot à un apprenant de français ?
J’ai vraiment des théories sur ce sujet qui seraient bien longues à expliquer mais, en gros, la première des choses consiste à ne pas donner le mot nu mais à l’offrir dans un contexte, une phrase explicite et pas seulement dans une phrase mais dans quatre ou cinq. Pour absolument éviter la mauvaise réponse qui se mémorise. Grâce à la superposition rapide des exemples le mot sera facile à deviner sans se tromper, dans son sens général. Il faut alors le faire vivre en sachant qu’il ne sera pas tout de suite totalement maîtrisé. La connaissance en est passive avant d’être pleinement active. Et puis, bien sûr, il faut en donner les racines, l’histoire. On règle deux problèmes à la fois quand on a expliqué par exemple qu’« hypothèse » vient du grec « hypo », l’hypothèse étant  une idée qu’on avance en somme en dessous parce qu’on n’en est pas encore sûr. D’un côté, on fixe le sens grâce aux racines, de l’autre l’orthographe, en l’opposant par exemple à hippo, le cheval, d’où l’hippodrome et pas l’hypodrome… Il faut en matière de lexique offrir beaucoup en sachant qu’il y aura des oublis. Je pense en l’occurrence à la préface de « The Gimmicks by Adrienne », dans laquelle l’auteur rappelle que « des mots s’apprennent plus facilement qu’un mot ». Ainsi, « subjectif » ne s’apprendra bien sûr pas tout seul, mais accompagné du mot « objectif ». Il importe de fait que se crée une famille de mots. En tant qu’enseignant, il faut aussi que de mon côté, j’utilise les mots en cours d’acquisition, de manière détournée, pour en imprégner les élèves. Je viens par exemple de faire découvrir à mes élèves le mot « subjectif », voilà qui impliquera dans les cours qui suivent, sans appuyer, que je glisse ledit mot. Par exemple : « J’ai trouvé très belles les couleurs choisies pour décorer ton dossier, même si bien sûr l’appréciation des couleurs, c’est subjectif». En fait, il importe de mettre  les élèves en situation de rappel, d’écho, d’imprégnation progressive. Faire deviner sans faille par de nombreux exemples, raconter l’histoire du mot, puis en offrir de multiples résonances dans son discours ordinaire. Et bien sûr avoir un vrai programme d’acquisition.
Et la synonymie ?
La synonymie existe et n’existe pas. Au XVIIIe on pratiquait la synonymie dite distinctive, c’est-à-dire en expliquant la différence entre « commencer », « démarrer », « débuter ». Je peux difficilement « démarrer une carrière », ce n’est pas très joli, « démarrer un texte » non plus. On a là des mots qui sont de sens voisin mais qui ont un emploi spécifique. C’était cela autrefois la synonymie distinctive. Oui, l’étude des synonymes est nécessaire mais justement pour montrer les petites différences, les nuances qu’ils présentent. Aujourd’hui, les trois-quarts des dictionnaires n’offrent qu’une synonyme cumulative c’est-à-dire des listes de mots de sens proche. C’est très bien, c’est pratique mais pour bien s’en servir, il faut déjà avoir perçu les nuances entre ces mots rassemblés sous l’étiquette « synonyme ». Un vrai dictionnaire de synonymes est celui qui permet de comprendre que les mots rassemblés ne sont que partiellement synonymes.

Parlez-nous de la journée des dictionnaires…

dico La journée des dictionnaires existe depuis 1993. Jusqu’en 2012, elle a eu lieu à l’université de Cergy. Elle reste sous la houlette de mon université mais l’année dernière, la première journée s’est déroulée à Cergy, la seconde à Paris. Le sujet en était « Dictionnaires et médecine » et donc il y avait là, tout près dans le Ve, l’ancien amphithéâtre pour la dissection, un symbole ! À la demande de beaucoup, j’ai alors décidé de l’organiser à Paris, ce qui facilite les transports pour ceux qui viennent de l’étranger, ou des autres régions que la région parisienne, et même des Parisiens… Les journées des dictionnaires se situent toujours dans la Semaine de la langue française, avec le complet soutien de la DGLFLF qui fait un travail monumental pour la langue française. Cette année, ce sera 2 jours à Paris, les 20 et 21 mars, à l’Alliance française et au Reid Hall. Cette année, le thème est « Dictionnaire humour et humeur », c’est finalement assez large, ça donne place aux dictionnaires détournés, humoristiques, insolites… et l’humeur est ici au rendez-vous parce qu’il y a des dictionnaires militants.
Parmi les conférenciers, on comptera Bruno Dewaele, champion du monde de l’orthographe, Jean-Loup Chiflet qui a écrit beaucoup de choses humoristiques sur les mots avec talent ;  on bénéficiera des lumières du Monde, avec Martine Rousseau, Olivier Houdard, auteurs du blog des correcteurs et de Sauce piquante, Loïc Depecker, maître ès terminologie, intervient, tout comme Alain Rey, Annie-Mollard-Desfour, notre spécialiste des mots des couleurs, ou encore Yves Cunow, Président de l’Association des mots croisés, sans oublier Sylvie Brunet et Frédéric Treffel si fins de pensée et d’expression. Et les poètes : Giovanni Dotoli et Jacques Dor. Et puis comme toujours, il y a des présidents de séances prestigieux qui comptent beaucoup pour moi : Carine Girac-Marinier qui dirige Larousse avec talent, Jérôme Robert, petit-fils de Paul Robert, Marc Lecarpentier qui a créé et dirige le formidable festival du mot, sans oublier Roland Eluerd et Xavier North, délégué à la langue française qui a toujours le mot si juste. Et Guillemette Mouren-Verret, directrice de Défense de la langue française. Enfin, auteur d’un Dictionnaire des pensées humoristiques, José Artur, 40 ans de France Inter !

Alors pour terminer, trois questions du questionnaire de Pivot, votre mot préféré ?
Il y a le mot dictionnaire bien entendu mais il y en a un qui a vraiment ma sympathie en sonorité comme en concept c’est le mot élégance, l’élégance morale, être élégant dans les formulations, ne marcher sur les pieds de personne, ne pas choquer, tout gardant sa ligne de pensée, c’est très difficile. Mais c’est un objectif auquel je tiens.
Y en a-t-il un que vous détestez ?
Oui, mais c’est subjectif, c’est vraiment personnel et j’ose à peine le dire, c’est le mot pipi, je ne peux pas le supporter. Pourtant tout le monde l’utilise, c’est pour moi un mot tabou, on a tous un mot tabou.
Et un juron préféré ?
Comme beaucoup, le mot de Cambronne avec toutes ces variantes phonétiques : le sec, net, pas très grave, puis celui de désespoir qui est allongé… En bref, comme tous les mots de la langue française, il peut se chanter sur diverses tonalités !

Merci beaucoup, monsieur Pruvost.
Pruvost
En savoir plus :
Les journées des dictionnaires et le programme
Le site de Jean Pruvost
Histoires de mots sur You Tubedictionnaire

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