Retour à la lecture des textes littéraires à l’aide de la BD

1BDDans cet article nous voulons montrer, à travers un exemple concret, la mise en application d’une méthode visant une approche de la lecture en langue étrangère par la BD. Cette méthode se donne donc pour objectif de faciliter l’accès au texte littéraire grâce à l’utilisation de la BD.

 

Cet article est proposé par Suzy Sztajnberg, professeur au département de français de l’Université de Tel-Aviv*

Le travail avec les apprenants se fait en deux étapes. On commence par l’introduction dans l’univers de la fiction à l’aide de la BD, ensuite on compare entre la BD et le texte littéraire. Cette démarche offre divers avantages : d’abord elle facilite, motive et encourage la lecture ; ensuite elle permet l’apprentissage et l’enrichissement de la langue (de son vocabulaire, de sa grammaire) ;  puis elle introduit les apprenants aux nuances stylistiques (les style direct et indirect) , aux différents types de texte (la description, la narration, les dialogues) et aux spécificités de chaque genre (littéraire et de la BD) ; enfin elle révèle la culture qui nourrit aussi bien le romancier que l’auteur de la BD.

 

A notre époque nous sommes envahis par différents types d’écrans ainsi que d’icônes de toute sorte. Dans ces conditions on est en droit de se demander comment faire revenir les apprenants au domaine du verbal, c’est-à-dire à la lecture des textes. Le problème se complique encore lorsqu’il s’agit des textes dans une langue étrangère. Il semblerait qu’un genre pourrait apporter une solution aux enseignants des langues étrangères : la BD, avec un franc succès dans des pays comme les Etats-Unis, le Japon et la France.

En effet, grâce à son caractère double, visuel et verbal, la BD peut servir les pédagogues des langues étrangères comme médiateur facilitant la lecture d’un texte proposé aux apprenants. La méthode peut s’avérer plus efficace encore si l’on se sert d’une BD basée sur un texte littéraire. L’introduction au monde de la fiction à l’aide de la BD, suivie d’une comparaison entre le BD et le texte peuvent contribuer à l’acquisition de l’aptitude de lecture dans une langue étrangère. Nous voulons montrer, à partir d’un exemple concret,  les avantages de cette démarche stratégique.

Nous commençons notre analyse par l’étude et la description de la couverture :

 

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Le dessin qui occupe la plus grande partie de la page indique que nous avons devant nous une BD. Le titre (« 120, rue de la Gare ») indique doublement la langue de la BD. En effet les mots : rue, Gare, sont français. Mais en plus nous avons ici une manière spécifiquement française de rédiger l’adresse qui commence par le numéro de la maison, suivi du mot indiquant le genre de voie de communication (rue, allée, avenue, boulevard) et se termine par le nom de la rue. Au-dessus du titre figurent deux noms que les étudiants ne connaissent probablement pas. Aussi l’enseignant leur procurera des informations concernant Léo Malet (1909-1996) auteur de nombreux romans policiers, et Tardi (1946) dessinateur, auteur de nombreuses BD. Ainsi les étudiants comprennent qu’il s’agit d’une BD que Tardi a créée d’après le roman de Léo Malet. Leur travail consistera donc à revenir vers le texte du roman à partir de la BD tirée de ce roman.

L’étude de la BD se poursuivra toujours sur deux volets : l’enseignant demandera d’abord d’observer, sans lire, et de décrire le visible ; et ensuite autorisera la lecture de certains éléments de la BD. Il se concentrera sur trois domaines : le lieu, le temps et les personnages qui permettront aux étudiants de pénétrer dans l’univers de la fiction.

Les apprenants observeront donc d’abord les lieux qu’ils décriront dans leur langue natale, l’hébreu en l’occurrence. L’enseignant leur procurera des mots en français (ou dans une autre langue enseignée) qui indiquent précisément les lieux (les baraques, le mirador, les barbelés, les sentinelles) et que les étudiants retrouveront facilement par la suite à la lecture des descriptions dans le roman de Léo Malet (descriptions qui disparaissent de la BD, transformées en dessins) :

 

 

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Ayant recours à un savoir des apprenants, tel que reconstituer des films et feuilletons de guerre qu’ils ont vus, l’enseignant peut les amener non seulement à définir les lieux présentés dans la BD comme un lieu fermé et hautement surveillé mais aussi à déduire qu’il s’agit probablement d’un camp où sont détenus des hommes parlant français (comme l’indique le titre), Français et/ou Belges. L’enseignant demande alors aux apprenants de lire les mots écrits en majuscule qui s’avèreront être, dans leur majorité, des mots allemands. On pourra ainsi compléter la définition des lieux : il s’agit dans cette BD d’un camp allemand, en France ou en Allemagne, de prisonniers de guerre.

On procédera de la même manière pour le temps présenté dans la BD. Sans lire, les apprenants compareront les premiers et les derniers dessins :

 

 

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Et n’auront pas de mal à constater que l’action de la fiction se déroule à travers les saisons, du printemps, à l’été et à l’hiver, donc sur quelques mois. La lecture des indications temporelles confirmera leur hypothèse et précisera qu’il s’agit de la deuxième guerre mondiale. Elles enrichiront  aussi leur vocabulaire en procurant des mots et expressions comme : le soir, le lendemain, qui indiquent la progression du temps.

Enfin on s’intéressera aux personnages : la simple observation des dessins, sans lecture, révèle le personnage principal qui apparaît dans presque tous les dessins, toujours avec une pipe et qui amène d’autres personnages comme le barbu dressé devant lui ; un autre, avec une cigarette au coin des lèvres et finalement un individu en uniforme rencontré sur le terrain du camp. La lecture très superficielle permet de découvrir que le personnage à la pipe est aussi le narrateur (qui écrit à la première personne), que son nom (donné par un autre personnage) est Nestor Burma, avant la guerre détective privé ; que deux personnages se présentent eux-mêmes : l’homme à la cigarette :

 

 

 

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Et que l’homme barbu ignorant son nom reçoit le surnom de la Globule communiqué par Bébert.

Une fois dans l’univers de la fiction grâce à l’analyse de la BD, nous pouvons passer à la deuxième étape de notre travail : la comparaison entre la BD et le roman qui l’a inspiré. Nous constatons d’abord des analogies entre les deux livres. Le grand nombre de textes dans la BD  lui donne curieusement l’aspect des pages d’un livre. Qui plus est le texte dans la BD s’avère  parfois identique à celui du roman de Léo Malet, par exemple :

 

 

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« Je vais t’expliquer.  Nous étions une dizaine dans un petit bois. Un copain, envoyé en reconnaissance, venait de nous avertir d’avoir à faire gaffe. Les Allemands rôdaient aux alentours. »

Les similitudes une fois constatées les étudiants n’auront pas de mal à remarquer que les textes transvasés presque ou sans changement constituent la narration et que la BD accompagnent de dessins le récit transcrit, ce qui permet de mieux suivre les péripéties romanesques.

Les apprenants, guidés par l’enseignant peuvent remarquer une autre analogie, cette fois-ci dans les dialogues comme celui-ci :

  • «Au premier de ces messieurs, dis-je, sans lever la tête. Ton nom ?
  • Je ne sais pas.

Cela fut dit d’une voix sourde.

Assez étonné, j’examinai l’homme qui venait de me faire cette réponse imprévue.

Grand, le visage maigre mais énergique, il devait avoir plus de quarante ans. Sa calvitie frontale et sa barbe hirsute lui donnaient une curieuse allure. Une vilaine cicatrice lui barrait la joue gauche. Comme un idiot, il triturait son calot entre ses mains, qu’il avait remarquablement fines. Il promenait sur nos personnes des yeux de chien battu. Les revers de sa capote s’ornaient de l’écusson rouge et noir du 6e génie.

  • Comment… tu ne sais pas ?
  • Non… Je ne sais pas.
  • Et tes papiers ?

Il eut un geste vague.

  • Perdus ?
  • Peut-être… Je ne sais pas.
  • As-tu des copains ?

Il marqua une brève hésitation, ses mâchoires se contractèrent.

  • “Je … je ne sais pas. “

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Mais les apprenants remarqueront vite que si le dialogue est identique dans la BD et dans le roman sa présentation diffère car le dialogue est ininterrompu dans la BD tandis qu’il est  entre- coupé dans le texte par une description du barbu, description qui est condamnée à disparaître dans la BD, comme nous l’avons déjà constaté en rendant compte des lieux dessinés par Tardi.

Les différences entre la BD et le texte du roman ne s’arrêtent pas là et les étudiants ne tarderont pas à l’apercevoir en comparant, par exemple, le court discours que l’officier allemand adresse aux prisonniers :

 

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« Le chef nous faisait, selon son habitude, les recommandations ordinaires touchant notre travail. En outre, il nous remerciait pour l’effort que nous avions fourni la veille en enregistrant un grand nombre de nos camarades. Il espérait que la tâche se poursuivrait à ce rythme et qu’ainsi, demain au plus tard, nous pourrions en avoir terminé. Pour notre peine, il allait nous faire octroyer un paquet de tabac par homme. »

Les apprenants trouveront, grâce à la comparaison, deux styles : direct dans la BD, indirect, dans le texte littéraire. Cette différence entraîne  des transformations qui concernent les pronoms, les temps et modes des verbes et dans le vocabulaire indiquant le temps (comme « hier » et « la veille »). L’enseignant peut profiter de l’occasion pour rappeler aux apprenants le mode conditionnel des verbes utilisé dans le style indirect du roman, ses temps, ses utilisations et ses fonctions.

Les étudiants constateront une autre différence, dans un autre petit extrait :

 

 

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  • Comment se fait-il qu’un habile détective dans votre genre ne se soit pas encore évadé ?

[Je répondis que je n’avais pas bénéficié de vacances depuis longtemps et que, pour moi, cette captivité en tenait lieu. Je ne voyais pas pourquoi je les abrégerais de moi-même. En outre, ma santé délicate s’accommodait fort bien du grand air. Et puis, entre nous, n’étais-je pas là spécialement pour dépister, avec mon flair du tonnerre, les tireurs au flanc ?] Etc, etc., etc. De fil en aiguille, je lui dis que j’étais chômeur depuis l’avant-veille. La Aufnahme était temporairement terminé et nous ne reprendrions pas nos crayons avant trois semaines. Ne pourrait-il me procurer un emploi au Lazarett ? Je pouvais faire l’infirmier ?

Les appreannts verront que le texte dans le style direct de la BD manque de quelques lignes. Ils pourront l’observer sans lire les textes. Mais si, en plus, ils les lisent et comprennent ce qui a été extrait du texte original ils comprendront que le texte manquant est en fait la réponse à la question de Dorcières qui demande au narrateur pourquoi un détective si doué n’a pas encore essayé de s’évader. Ils saisiront aussi l’ironie de la réponse (le narrateur expliquant à Dorcières qu’il considère son séjour au camp comme des vacances qu’il n’avait pas prises depuis longtemps ; qu’il profite d’un séjour en plein air tout en tâchant de découvrir et de dénoncer tous ceux qui, comme lui, ont trouvé dans ce camp une bonne). Ils seront ainsi amenés à découvrir un comique particulier, abstrait, caractéristique d’un texte écrit  et qui ne peut s’exprimer dans un moyen de communication concret qu’est  la BD. Mais l’enseignant devra montrer comment Tardi, conscient du comique chez Léo Malet, le transcrira dans sa BD. Il lui suffira d’indiquer une nouvelle différence entre la BD et le texte : il demandera aux apprenants de localiser, dans le texte de Léo Malet et dans la BD de Tardi,  le lieu où Bébert raconte les circonstances de sa rencontre avec la Globule. Les étudiants trouveront alors que le récit de Bébert se situe chez Léo Malet au bureau d’accueil tandis que chez Tardi, ici :

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L’enseignant peut espérer que ce  lieu particulier, les latrines, provoquera le sourire sinon le rire des étudiants qui comprendront l’intention de Tardi. En effet, par le changement de lieu il transmet le comique, grotesque cette fois, qui correspond davantage à l’aspect concret de la BD et qui peut être considéré comme une transposition, une traduction du comique abstrait de l’ironie textuelle.

Enfin les apprenants, guidés par l’enseignant, peuvent remarquer une différence supplémentaire. L’officier allemand apparaît au début du texte et de la BD :

  • Achtung! cria-t-il, en rectifiant la position.

Les conversations cessèrent. Dans un bruit de bancs et de godillots, nous nous nous nous levâmes et claquâmes des talons. Le chef de la Aufnahme venait de prendre son poste.

 

 

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Le narrateur de Léo Malet  nomme l’officier allemand « le chef ». Chez Tardi le même officier reçoit un nom : on l’appelle « Arthur ». Les étudiants ne peuvent pas deviner pourquoi Tardi l’a affublé de ce prénom précisément. Mais l’enseignant peut enrichir leur connaissance en culture française en leur parlant du film « La grande illusion » de Jean Renoir, fils du célèbre peintre impressionniste Auguste Renoir. Jean Renoir a réalisé ce film en 1938, il y a montré les prisonniers de guerre français en Allemagne pendant la première guerre mondiale. L’officier allemand qui y reste en contact avec les Français s’appelle Arthur.

Le réalisateur du film exprime en 1938 le sentiment des Français de cette époque qui, traumatisés par la première guerre mondiale où ils ont perdu 1million et demi de jeunes soldats, font tout pour éviter une nouvelle guerre. Tardi, empruntant au film de Renoir, le prénom de l’officier allemand, établit un rapport entre sa BD et « La grande illusion ». Il fait davantagage puisqu’il confère une dimension plus universelle au roman de Tardi : il ne s’agit plus d’une guerre particulière, la deuxième guerre mondiale, mais de toutes les guerres auxquelles il s’oppose en pacifiste convaincu.

En dehors du cours et sans l’aide de l’enseignant les apprenants pourront lire dans la BD l’histoire de la Globule (qui constitue le fil conducteur du texte) aidés par les illustrations de Tardi. Ils pourront aussi trouver dans le texte de Léo Malet l’adresse et comprendre ainsi pourquoi cette adresse est devenue le titre du livre.


*Suzy Sztajnberg  est professeur au département de français de l’Université de Tel-Aviv. A Bordeaux, elle a fait une thèse de doctorat en littérature comparée intitulée « Le mythe de Napoléon dans deux romans français et dans deux romans russes ». Suzy Sztajnberg s’est spécialisée dans deux domaines particuliers : d’une part l’enseignement de la réception écrite en FLE à l’aide de divers supports, le cliché, la BD, le cinéma, d’autre part l’interdisciplinarité de la langue à travers l’Histoire de France par la caricature ou par le cinéma, mais aussi le métro parisien comme phénomène culturel,  les rapports entre l’histoire et le roman historique, entre la littérature et la peinture française, entre la littérature et la philosophie française.

Suzy Stajnberg serait ravie de recevoir vos commentaires sur cet article. Pour la contacter: suzysztajnberg@gmail.com

AD / 01 – 06 – 2016

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